Georges Heurtebize
Mariage et deuil dans l'extreme-sud de Madagascar

Editions L'Harmattan
Collection repères pour Madagascar et l'Océan Indien

Des régions de Madagascar que j'ai traversée, l'Androy - le pays des épines - est sans doute celle qui m'a le plus fasciné. Nous n'y sommes passés que 5 jours rapides, la plupart du temps cahotés dans un 4x4 avalant des kilomètres de pistes défoncées. A fond sur 100 mètres pour ralentir brusquement et contourner un énorme trou. Ou une tortue terrestre, la carapace enfoncée par un pneu maladroit. Des pistes tracées comme de fines veines dans d'immenses étendues d'arbustes secs, dont on se demande s'ils attendent les pluies pour renaître ou sont définitivement morts. De temps en temps un baobab nous honore de sa présence plusieurs fois centenaire. Et puis, ici et la, des taches de forets vertes hébergeant les très étendus villages de l'Androy. A l'écart des routes et des grands centres urbains, les conditions de vie y semblent rudes et pleines de mystères. D'ou les habitants tirent leur eau? Que peuvent-ils bien cultiver? A leur rencontre nous observons autant que nous sommes observés, incrédules.

Nous n'avons fait qu'y passer, laissant ses questions derrière nous. Georges Heurtebize, lui, y est resté. Arrive sur la grande île en 1957 pour y exercer son métier de géologue, il se fixe en 1966 dans l'Androy. Parcourant alors a pied la région, son matériel de campeur et des provisions de riz sur le dos, le village d'Analamahery, d'allure plus propre que les autres et situé au sein d'une belle forêt, retient son choix. D'autant plus qu'il y est très bien accueilli. Alors qu'il compte planter sa tente a l'écart on nettoie une maison pour lui. Et Tokoembelo, celui qui deviendra vite son ami, lui dit qu'il peut y rester plusieurs jours, des mois s'il le souhaite. Parfois appelé en dehors de l'Androy pour son travail ou pour rentrer en France, il y reviendra toujours et s'y installera définitivement.

De son journal, dans lequel il note tous les incidents de la vie quotidienne, le présent livre rassemble des passages ayant trait a deux circonstances majeures de la vie sociale, le mariage et la mort. Je propose ici de présenter quelques aspects de la culture Androy, telle qu'elle apparaît a la lecture de cet ouvrage.

difficultés climatiques

Alors que la cote est, même jusqu'a Fort Dauphin, connaît des pluies abondantes et que la végétation y est luxuriante, le pays Androy est aride. Il ne pleut que quelques mois dans l'année, a l'occasion desquels les rivières se gonflent, les cultures (mais, manioc) redeviennent possibles. Ensuite, il faut faire des provisions, et parcourir plusieurs kilomètres jusqu'au lit d'une rivière pour trouver l'eau en profondeur, dans un trou creusé dans le sable. Les troupeaux de boeufs sont emmenés plus au nord. Lors de grandes sécheresses, quand il n'y a plus de quoi nourrir le bétail, des articles de cactus sont brûlés afin de les débarrasser de leurs épines et les rendre comestibles.

mariages - établissement des liens conjugaux et séparation

Le mariage doit d'abord faire l'objet de demandes, du père du garçon au père de la jeune fille, puis du gendre a son futur beau-père. Demandes qu'accompagnent des dons d'animaux, couramment des chèvres, chacun de ces dons portant un nom particulier. La cérémonie du mariage n'est en soi pas une grande affaire. Elle ne rassemble que la famille proche et passe souvent inaperçue des autres habitants du village. Les mariages se font et se défont facilement, sans heurts. Ainsi, un homme peut renvoyer sa femme chez ses parents sans qu'il y ait eut ni dispute ni manifestation d'animosité. La femme renvoyée pourra ensuite se remarier. Un homme peut en outre prendre plusieurs épouses.

le rôle des animaux

Les animaux, principalement poulets, chèvres et boeufs (zébus), ont une place très importante dans la société androy. Ils sont naturellement élevés pour leur viande. Mais ils se retrouvent également au sein de multiple échanges, entre individus ou familles, et sacrifiés lors de cérémonies diverses. Ainsi, un amant pris en flagrant délit d'adultère devra-t-il donner un boeuf au mari pour réparer sa faute. Dès lors la faute sera oubliée et tout rentrera dans l'ordre. Les cérémonies funéraires sont l'occasion de grands rassemblements et de multiples échanges d'animaux. Les personnes venant assister a un enterrement font en effet des dons d'animaux a la famille proche du défunt en fonction de leur lien de parenté. Les boeufs sacrifiés pour la construction du tombeau, sur lequel les cornes seront disposées, sont appeles fandofo et sont tabous pour les membres de la famille proche. Ceux-ci ne pourront en consommer la viande, a l'inverse des boeufs dit famaha, tués pour nourrir l'assemblée. Des animaux peuvent encore être sacrifiés a la suite d'une cérémonie divinatoire, pour s'assurer de bonnes récoltes ou éviter a la foudre de frapper maisons et animaux.

traits de caractère des Androy

Les androy font montre d'une certaine indifférence a l'égard des choses et des gens, qui se manifestent dans leur répugnance a livrer des noms propres. Ainsi, on parlera de quelqu'un en usant de périphrases telles "la femme de", "le fils de", et on dira venir "du nord", ou "de l'ouest de telle rivière". Source de confusion, les personnes autant que les villages sont parfois désignés sous plusieurs noms. On désigne encore une localité par le jour ou s'y tient le marché, ou le nom de la rivière voisine. Le contact avec un étranger n'en est pas pour autant froid, mais direct et chaleureux. Une autre source d'étonnement pour l'occidental est l'atmosphère de joie qui règne lors d'un enterrement. Seule la famille proche manifeste une tristesse réelle, notamment les femmes qui se doivent de faire entendre des lamentations rituelles. Pour la jeunesse ces réunions sont des fêtes, et nul ne se cache pour rire et plaisanter. L'auteur donne plusieurs explications à ce comportement: "la conviction que la mort n'entraîne pas une séparation absolue" du monde des vivants, le défunt prenant place parmi les ancêtres devient ainsi l'objet de leur sollicitude. "L'acceptation, de ce qui étant dans l'ordre des choses, n'a pas a être contesté". Encore: "le sentiment que l'observance scrupuleuse des formes, détails rituels, suffit a manifester pleinement l'adhésion au deuil".